L’enfant maudit

Ça y est ! Le log électronique, cet enfant maudit du camionnage est maintenant obligatoire aux USA. Oui, oui, je sais, pas pour tout le monde car il y a quelques exceptions mais règle générale, c’est la très grande majorité des chauffeurs qui sont touchés par cette nouvelle mesure. Si ton camion roule aux USA, il doit maintenant être équipé d’un log électronique.

Si on se fit aux cancans sur les interwebs, de nombreux chauffeurs ont accroché leurs patins le 18 décembre 2017 car ils ne pouvaient concevoir que le gouvernement allait leur enlever leur liberté. Ainsi donc, selon leur dire, au moins 30% des camionneurs US ont pris leur retraite ou conduiront seulement qu’au Canada afin de pouvoir continuer de profiter de leur liberté.

Pouhahaha !!! Ils me font bien rire avec leur liberté. C’est justement à cause de cette supposée “liberté” qu’on se fait imposer toutes sortes de maudites règlementations. Ça ne fini plus !

Cette “liberté” si chère à ces grandes gueules, c’est de pouvoir faire à peu près tout ce qu’ils veulent sans se faire écoeurer. Ça veut dire rouler 18 heures par jour parce que, voyez-vous, ces super truckers veulent une grosse paye et au lieu de négocier de meilleurs conditions salariales auprès de leurs patrons, ils roulent de plus en plus longtemps !

En langage populaire, on appelle ça crosser son log mais si j’ai bien compris les super truckers, c’est pas du crossage de log mais plutôt une réalité alternative qui fait en sorte que même si la règlementation en place te dis de te déclarer “on duty” dans certaines circonstances et bien les super truckers préfèrent se mettre “off duty” ce qui fait en sorte qu’ils “récupérent” 2 heures de conduite leur permettant ainsi de rouler plus.

Il y a aussi la technique de “logger au milage” au lieu de “logger à l’heure.” Voici un exemple concret: Je dois me rendre à Port Huron au Michigan. La loi dit que je dois comptabiliser toutes les heures que je passe au volant de mon camion. Je quitte donc Trois-Rivières et je roule sur la 40 jusqu’à Montréal où la circulation est dense et je perd une heure sur le Métropolitain. En sortant à l’ouest de Montréal, ça fait déjà 3 heures que je roule même si je suis à 200 km de mon point de départ.

J’arrive sur la 401 et je file vers Toronto. Les conditions sont difficiles sur la route et rendu au niveau de Cardinal, il y a un grave accident ce qui m’oblige à prendre la route 2 désignée comme route d’urgence lors de telles situations. La route 2 est très congestionnée et je perd une autre heure à négocier ce détour de quelques kilomètres à peine. Une fois de retour sur l’autoroute 401, je repars de plus belle en direction de Toronto que j’atteins juste au début de l’heure de pointe.

Ça fait déjà 8 heures que je roule. Après un court arrêt dans une aire de service pour subvenir à certains besoins primaires, je suis de retour derrière mon volant. Les conditions de route sont difficiles ce qui fait qu’il me faudra 3.5 heures pour rallier London 200 kilomètres plus loin. Cela fait maintenant 11.5 heures que je suis sur la route et j’ai un peu plus de 800 km de parcourus.

Je parcours les 100 derniers kilomètres avant de franchir la frontière Canado-américaine. Je roule maintenant depuis 12.5 heures et je suis à environ 900 de Trois-Rivières. Port Huron est juste de l’autre côté de la frontière. Le client où je dois aller livrer est à moins de 10 kilomètres de moi. Si je joue “by the book”, je ne peux traverser la frontière car au USA, il est interdit de rouler plus de 11 heures par jour. Puisque je je suis assis derrière le volant depuis 12.5 heures, je serai en situation illégale si j’entre aux USA immédiatement. Je devrai donc m’arrêter 10 heures avant de reprendre la route demain matin. Dans cette situation, j’ai choisi de respecter la loi et de consigner mes heures de conduite en temps réel.

D’autres choisiront de consigner leur temps de conduite en fonction de la distance parcourue et de la vitesse moyenne de leur camion. Ainsi donc, notre super trucker va calculer que les 900 km parcouru ont été effectués à une vitesse de 100 km/h ce qui fait qu’il a seulement 9 heures de conduite. Il lui reste donc suffisamment de temps pour aller livrer sa marchandise chez son client et revenir jusqu’à London en Ontario ce qui lui donnera 1000 kilomètres de parcouru en 10 heures alors qu’en vérité, il est sur la route depuis plus de 12.5 heures.

Histoire de mettre la cerise sur le sundae, au Canada, il est permis de rouler 13 heures par jour. Comme ça fait, selon son log,  “juste 10 heures” qu’il roule, il lui reste donc 3 heures de conduite s’il désire continuer. Toujours selon ses calculs, ça lui permettra de traverser de nouveau Toronto avant de finalement s’arrêter à Pickering, 300 km plus loin.

Son log “maximisé” affichera donc 1300 km parcourus en 13 heures alors que dans les faits, il aura mis 17.5 heures à parcourir la distance. Ainsi donc, s’il a quitté Trois-Rivières à 6h00 le matin, il s’arrêtera entre minuit et 1h00 le lendemain car il faut aussi comptabilisé le temps pris pour livrer la marchandise, manger et aller aux toilettes. Bien entendu, les heures indiquées sur le log seront différentes afin que tout ça “fitte” avec la règlementation.

Le pire, c’est qu’après 4-5 heures de sommeil, notre chauffeur reprendra la route pour refaire une autre journée similaire et une autre et une autre après jusqu’à la fin de sa semaine de travail. Il va avoir une superbe de paye mais il va avoir mis sa santé et sa vie de même que celle tous les usagers de la route en danger. Mais cette manière de comptabiliser ses heures lui permettra d’empocher au moins 30% plus de salaire hebdomadaire. Salaire qu’il n’aura pas volé à son employeur puisqu’il aura bel et bien roulé la distance déclarée mais qu’il aura obtenu en déclarant de fausses informations sur son log.

Pourquoi, me demanderez-vous, le camionneur possédant un log électronique ne peut-il pas faire la même chose ? Parce que son appareil est relié à l’ordinateur de bord de son camion. Le log électronique enregistre les mouvements du camion sans possibilité de modification de la part du conducteur. Ainsi, si le camion a été en mouvement pendant 17.5 heures comme dans l’exemple ci-dessus, il est impossible de modifier le log pour inscrire que le camion a plutôt roulé 13 heures.

Là où notre super trucker risque gros, c’est en cas d’accident. Surtout s’il y a des blessés et encore plus s’il y a des morts ! En effet, lors de l’enquête relative à l’accident, les autorités compétentes vont “interroger” l’ordinateur de bord du camion pour voir si les informations indiquées sur le log papier du chauffeur correspondent aux événements enregistrés par l’ordinateur de bord du camion.

Si les informations sont similaires, le chauffeur va être en relative bonne position face aux autorités. Par contre, plus les écarts seront grands entre le log du chauffeur et les informations contenues dans l’ordinateur de bord, plus le chauffeur sera dans le pétrin !

Quand on voit comment le système de justice américain fonctionne, la dernière chose que l’on veut c’est de s’y retrouver mais pour certains, l’appât d’une grosse paie a préséance sur les risques encourus. Et ce n’est guère mieux au Canada car de plus en plus les chauffeurs de camions sont pointé du doigt lors d’accident impliquant des camions. Nous avons avantage à “rouler légal” afin de ne pas prêter flanc à des accusations qui pourraient nous coûter cher.

On pourrait discuter durant des heures de l’implication des chauffeurs de camions et des automobilistes dans ces accidents mais le but de ce billet est tout autre. Je garde ce sujet pour un futur billet où il sera possible d’en discuter plus en détail.

Est-ce parfait le log électronique dans la vraie vie ? Pas vraiment car malheureusement, au delà de toute cette règlementation, il y a justement la vraie vie. Avec la croissance du transport par camion, il est de plus en plus difficile de trouver des places de stationnement à tout moment de la journée. Il faut parfois rouler de longues minutes pour trouver un endroit sécuritaire pour s’arrêter pour la nuit

Avec un log papier, ces longues minutes disparaissaient une fois le camion stationné sécuritairement. Surtout si on n’avait plus d’heures de conduite de disponible. Était-ce correct de procéder ainsi ? Bien sur que non mais je connais pratiquement aucun camionneur qui n’a jamais “oublié” de comptabiliser ces quelques minutes supplémentaires car cela n’avait qu’un infime impact sur son niveau de fatigue et la durée de son sommeil.

Malheureusement, le log électronique ne permet pas une telle “souplesse.” Ainsi, si je défonce mes heures de quelques minutes et que je suis par la suite contrôlé par un contrôleur routier, je devrai m’expliquer et espérer qu’il fera preuve de discernement dans l’analyse de mon dossier et qu’il comprendra qu’à ce moment précis, j’ai du rouler plus longtemps que permis par la loi afin de pouvoir me trouver un stationnement sécuritaire pour passer la nuit.

Il existe bien une exception concernant les mauvaises conditions climatiques et le traffic mais le camionneur doit être en mesure de démontrer que les conditions rencontrées n’étaient pas connu au moment ou il a pris la route. Par exemple, si ça fait 2 jours qu’on annonce un blizzard dans la région où je me dirige et que j’essaie d’invoquer cette exemption pour justifier le fait que j’ai roulé 1.5 heure de plus dans ma journée, j’ai avantage a avoir une superbe “poker face” quand je vais jaser avec le contrôleur routier.

Par contre, si un accident se produit à quelques kilomètres devant moi et que je n’ai aucun moyen de le savoir avant d’arriver sur les lieux, là c’est une autre histoire.

L’important, je crois, c’est de ne pas prendre tout le monde pour des caves. Si ton historique de log est clean et que ton attitude est positive et que tu démontres que tu es capable de fournir des réponses claires et précises pour expliquer un écart entre la règlementation et ce qui est enregistré dans ton log, ça devrait bien aller. Par contre, si tu te prends pour Dieu le Père et que tu confrontes le contrôleur, c’est possible que t’aies l’impression de faire du bénévolat cette semaine-là…

Le temps où tout les camionneurs pouvaient faire tout ce qu’ils voulaient en se crissant des autres est révolu. C’est malheureux mais c’est comme ça et c’est dû en grande partie aux nombreux abus qui ont été découvert au fil des années.

On a beau penser que tous les bureaucrates sont fous à lier et qu’ils ne comprennent rien à notre réalité, malheureusement ils ne sont pas caves à temps plein. Dans une autre vie, j’ai été à même de constater que des personnes que je croyais complètement déconnectées de ma réalité d’employé en connaissaient beaucoup plus sur celle-ci que je le pensais. Ces personnes ne connaissaient pas les fins détails de mon travail mais ils en connaissaient assez pour apprécier l’impact de leurs décisions sur mon travail.

Il en est de même pour ceux et celles qui ont imposé le log électronique. Ils savent très bien qu’ils se sont fait fourrer à tour de bras pendant de nombreuses années. Ils savent également qu’une simple tape sur les doigts n’aurait servi à rien alors ils ont dû se résigner à utiliser un gros bâton pour ramener tout le monde dans le droit chemin. Encore une fois, une minorité de chauffeur a réussi à pénaliser l’ensemble des camionneurs. Curieusement, ce sont ces mêmes chauffeurs qui crient au loup, prétextant une atteinte à leur liberté !

What goes around comes around comme ils disent en latin !

2 thoughts on “L’enfant maudit”

  1. Salut JP.
    Très content de te lire et surtout d’apprendre comment ça fonctionne.

    Il est vrai que l’abus de quelques uns génère la rigidité avec peu de moyen d’évitement. Espérons que les policiers et contrôleurs soient des gens qui ont réussi leurs test de GBS avant d’être engagé afin d’éviter d’aller s’expliquer à un juge qui parfois lui aussi peut avoir raté son test de GBS.

    tout comme ils a des camionneur abuseurs, il y a aussi des policiers, contrôleurs et juges également abuseur. Même un président!

    Tu iras voir le film the Post et tu verras que l’histoire se répète.

    Happy trail.

    1. L’arrivée des logs électroniques est une grande source de tension dans le monde du camionnage. La règlementation sévère des heures de service fait ressortir la faiblesse des conditions salariales dans le domaine et malheureusement, il est très difficile d’obtenir un semblant de consensus sur ce que devraient être des conditions acceptables car il s’agit d’un milieu très individualiste et tout un chacun tire sur son bord de la couverte.

      Une chose est certaine c’est que l’industrie devra s’ajuster rapidement car sinon la supposé pénurie de chauffeurs qui est crée par ces piètres conditions de travail et surtout salariales continuera de croitre et éventuellement les chauffeurs resteront tous à la maison. J’en suis presque rendu à souhaiter l’arrivé rapide des camions semi-autonomes ce qui facilitera certainement à combler une partie du manque de personnel. Cependant, dans les secteurs de l’industrie où la présence d’un chauffeur en chair et en os sera toujours requise, j’ose espérer que les conditions générales d’emploi et le salaire seront grandement améliorées.

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